La minute philosophique de Diane : Mais qu’est-ce qui fait courir les bipèdes ?

Diane est une professeur agrégée de philosophie et maman de 3 garçons.

Courir : un retour au naturel

Observons tout d’abord le petit d’homme : celui-ci se met à courir dès que la station debout et la marche sont acquises, et ceci aux dépens de ses parents chez qui l’inertie est déjà bien installée et qui en sont donc réduits à le poursuivre à bout de souffle afin de le protéger de potentiels dangers. Il a donc fallu apprendre à l’enfant puis à l’adolescent à se déplacer « sans courir ! ». Ladite expression résonne souvent au bord des piscines, dans les couloirs d’écoles voire de lycées, dans les escaliers, les restaurants ou les appartements, bref dans tous les lieux où une certaine tenue est requise.

Courir, c’est donc d’abord un retour au spontané, au naturel, et l’on préfèrera ainsi généralement courir en plein air.

Footing, running et Jogging

Si le footing est désuet, il nous rappelle cependant par un étonnant faux anglicisme, notre bipédie, c’est-à-dire le fait que nous nous déplacions depuis quelques petits millions d’années sur nos deux pieds sans plus du tout nous aider de nos membres antérieurs devenus des mains. Il est vrai que Victor de L’Aveyron, enfant sauvage recueilli par le bon professeur Itard aimait à gambader à quatre pattes en forêt, ce que Truffaut a joliment illustré, mais ceci demeure manifestement une exception et ne pourrait donc pas s’appeler footing. Quant au jogging, il ne sert plus guère aujourd’hui qu’à nommer un survêtement informe que les paresseux aiment à arborer le dimanche alors même qu’il représente le fashion faux pas par excellence et qu’il ne sert parfois même pas pour courir.

C’est le running qui est au goût du jour et cela exclut par là-même tout usage d’un vulgaire jogging. Mais cela implique aussi une fonctionnalité assez précise. Si le jogger courait occasionnellement le dimanche à titre de loisir, le footing comportait un aspect déjà plus hygiéniste de course de santé. Le runner, lui, pratique un sport, mais pas n’importe lequel. Il ne fait pas que courir : il run, il fonctionne, et pas n’importe comment. Il est mobile, efficace, rapide. Il y a chez lui une forme de fluidité liée à la légèreté de son mouvement quasi aérien. La décontraction au service de la mobilité et de la réactivité, cela peut nous rappeler l’image sportive d’un certain Président de la République ; mais le pauvre en était encore à l’ère du jogging, il n’avait pas encore la chance de pouvoir se glisser dans les vêtements tendance du runner. Cette chance, vous l’avez. Saisissez-là !

Le sens de la course

Cependant, pratiquer ce sport ne devrait pas vous économiser le questionnement : pourquoi courir ?

Pour l’équilibre, l’harmonie ressentie lorsque l’on  dépasse la très cartésienne dualité entre le corps et l’âme en éprouvant leur union ?

Pour la performance, le dépassement de soi, voire le changement ou la transformation de soi ?

Pour améliorer la maîtrise de soi ?

Dans le premier cas, allez-y gaiement. Vous saurez rester mesuré(e). Dans le deuxième, gare à la bigorexie, l’addiction au sport. Sénèque par exemple, ainsi qu’une foule de philosophes platoniciens vous conseillerait la modération afin d’éviter d’engourdir l’esprit. Il prône des exercices comme la course « qui déroidissent le corps sans trop distraire ». Dans le troisième, attention à l’illusion de l’hypercontrôle : lisez ou relisez le Manuel d’Epictète ! La fluide élégance du runner pourrait bien rejoindre le style stoïcien : l’essentiel n’étant pas de réussir (une performance, un chrono), mais de le faire avec vertu, classe, style, même si l’on n’atteint pas la cible visée.

Et si courir était une manière non seulement d’éprouver l’union harmonieuse de l’âme et du corps, mais aussi d’éprouver tout subjectivement une forme particulière de temporalité, entre l’instant et l’infini, dans la conscience de notre finitude ?

« And you run and you run / To catch up with the sun / But it’s sinking » (Et vous courez et vous courez / Pour attraper le soleil /Mais il sombre), chantaient les Pink Floyd dans leur chanson Time. Comme c’est très beau, c’est qu’ils doivent avoir raison.

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