Du souci de soi à l’oubli de soi

À l’époque qui a précédé l’ère de la reproductibilité technique des œuvres d’art, l’adagio d’Albinoni était apprécié à sa juste valeur : on pouvait jouir de sa beauté réelle. Mais à force de l’entendre dans des ascenseurs et des supermarchés, il est entré dans le domaine de l’easy listening et s’est comme vidé de sa substance.

Il est arrivé la même chose au « souci de soi » : une sorte d’albinonisation[1]. Cette expression, « souci de soi » a été popularisée par Michel Foucault dans les années 1980, puisqu’il choisit de nommer ainsi le troisième tome de son Histoire de la Sexualité ; elle est aujourd’hui à ce point galvaudée que son sens s’est presque inversé.

 

Souci de soi, narcissisme et injonctions contradictoires

Se pourrait-il que nous nous abîmions dans la contemplation de notre propre image, que ce soit dans un miroir ou sur notre mur Facebook par souci de soi ? Alors que la morale chrétienne interdisait ce type de narcissisme, notre époque l’aurait-elle élevé au rang d’injonction, voire de devoir moral ? Se pourrait-il que se préoccuper de son apparence et/ou s’épuiser en exercices physiques ressortissent à l’éthique ?

La pensée féministe ne cesse de dénombrer les injonctions – souvent contradictoires – faites aux femmes, notamment concernant leur corps. Être mère, allaiter, ne pas allaiter, avoir des formes, ne pas en avoir, bien manger mais ne pas trop bien manger, prendre soin de son corps, le montrer, ne pas le montrer, être pudique et réservée, être audacieuse et active, être tendre et affectueuse, mais aussi efficace et décidée et surtout bien sûr être jeune, mince et belle. On pourrait ajouter : être amie, confidente, partenaire sexuelle, collègue, cousine, sœur, fille, copine…Et il y aura toujours quelqu’un pour ajouter : « Mais au fait, qu’est-ce que tu fais comme sport ? Quoi ? Pas de temps pour une activité physique ? Ce n’est pas une question de temps, voyons ! mais de priorité et de volonté. » Bref, en plus de subir ces injonctions contradictoires et de chercher à accomplir la plupart de ces devoirs, il faudra, de surcroît, se sentir coupable de ne pas assez se soucier de soi.

 

Se soucier de son âme

Essayons de démêler les fils embrouillés de l’éthique, des pressions sociales et des (micro)pouvoirs et dominations diverses pour tenter d’apercevoir une voie possible d’émancipation.

Pour cela, il va nous falloir remonter loin : car c’est de l’Antiquité gréco-romaine dont parle Foucault dans le fameux Souci de Soi qui donne ses lettres de noblesse à une éthique ancienne et qui n’a rien d’un culte de soi.

Pour commencer, se soucier de soi pour Platon ou pour Épictète, c’est d’abord et avant tout se soucier de son âme ; à la question « suis-je mon corps ? », ceux-là répondraient clairement non. Le corps est mon enveloppe, il m’appartient, mais il n’est pas moi et il ne dépend pas entièrement de moi contrairement à mon âme que je peux apprendre à maîtriser intégralement. « Que voulait dire Socrate, quand il disait à Alcibiade de se rendre plus beau ? Il lui conseillait de négliger la beauté du corps pour ne travailler qu’à celle de l’âme »[2]. Cela ne veut absolument pas dire qu’il faille mépriser les soins du corps ou la gymnastique, la course et autres techniques du corps, puisque la santé est bien sûr reconnue comme un bien. Mais il faut les replacer dans une hiérarchie : se soucier de ce qui m’appartient (mon corps, mes biens) est moins important que l’attention portée à soi-même c’est-à-dire sa propre âme, son examen et sa libération vis-à-vis des préjugés et appréciations ou jugements extérieurs.

Le souci de soi, ou mieux, culture de soi, travail de soi sur soi ou encore sculpture de soi, correspond à un ensemble de techniques spirituelles et méditatives que l’on est parfois encouragés à faire en se promenant mais pas en courant.[3]

Cette culture de soi ne peut être que choisie librement, ce qui rend caduques les injonctions au souci de soi, que ce soit sous la forme disciplinaire de l’école ou encore, sous les multiples formes des pressions sociales, micro-pouvoirs, publicité, modes, tendances etc.

 

Souci de soi et des autres

Foucault insiste beaucoup pour ne pas la confondre avec un quelconque « développement » personnel ; il ne s’agit pas de développer ce qui existerait déjà en germe au fond de soi et qu’il s’agirait d’abord de retrouver puis de « libérer ». C’est bien davantage un processus de subjectivation par lequel chacun se constitue dans un rapport à soi-même et aux autres. Car cette culture de soi est éminemment sociale. Dans les Entretiens, Epictète le rappelle : « XXV. Tu réunis en toi des qualités qui demandent chacune des devoirs qu’il faut remplir. Tu es homme ; tu es citoyen du monde ; tu es fils des dieux, tu es le frère de tous les hommes. Après cela, tu es sénateur ou dans quelque autre dignité ; tu es jeune ou vieux ; tu es fils, tu es père, tu es mari. Pense à quoi tous ces titres t’engagent, et tâche de n’en déshonorer aucun. », ce qui nous rappellera l’énumération féminisée exposée plus haut. Pour se soucier de soi, il faut commencer par se rappeler cela : qui nous sommes. Et quels sont nos devoirs. Envers les autres. Se soucier de soi c’est donc aussi et en même temps se soucier des autres. Donc si je suis mère de famille et urgentiste, je dois me soucier suffisamment de moi pour pouvoir m’occuper correctement de mes enfants et de mes patients. D’où une certaine perplexité face à celui qui insiste « Pas le temps de courir ? Voyons ! Il faut le prendre. ». Reprochera-t-on à une urgentiste de ne pas suffisamment se soucier de soi ?

Charité bien ordonnée commence par soi-même. Soit. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais si je ne m’aime pas ? Il faut bien sûr s’aimer suffisamment pour pouvoir aimer autrui. Descartes le formule lui aussi joliment avec sa notion de générosité. La générosité chez Descartes correspond en effet en une juste estime de soi-même sans laquelle on n’aura pas conscience de ce que l’on peut apporter aux autres et sans laquelle on ne pourra donc pas être généreux au sens ordinaire du terme.

Mais si je me donne assez à moi-même pour pouvoir donner aux autres, me reprochera-t-on légitimement de ne pas prendre le temps d’aller courir deux fois par semaine ?

Il y a des périodes dans la vie où le travail, les événements, ou diverses responsabilités laissent peu de temps de loisir. Les Anciens se posaient beaucoup la question du moment opportun ou kairos, c’est-à-dire que plutôt que de savoir comment faire ce qu’il faut faire il importait de savoir saisir l’occasion, le moment opportun pour le faire ; peut-être que le bon moment pour se soucier de ce corps qui nous appartient c’est celui où l’on a davantage de loisir, par exemple, pour les parents, le moment où les enfants deviennent assez grands pour être plus autonomes. Le bon sens rejoint la hiérarchisation d’Épictète.

 

Mon ego et moi

La difficulté porte donc aussi sur ce « soi » : quel est-il ? Corps ? Âme ? Ego ?
Et si l’on avait  confondu le soi et l’ego ?

Cette fois, c’est plutôt la philosophie orientale qui pourrait nous permettre de résoudre la difficulté, mais aussi nos bons vieux Grecs Anciens. Après une activité physique intense, une bonne course, que se passe-t-il ? Comment expliquer le bien-être ressenti ? Les endorphines expliquent en partie le phénomène mais ne l’épuisent pas. La conscience est apaisée, elle n’est plus en proie aux pensées interférentes, celles qui me jugent, celles qui font de moi le spectateur de moi-même. Selfconscious disent les anglo-saxons ; mot difficilement traduisible mais qui dit bien l’embarras lié à une conscience de soi douloureuse. C’est ce qu’explique la fable du mille-pattes : observez un mille-pattes danser ; puis demandez-lui comment il fait pour danser avec ses mille pattes. Il y pensera…et tombera. La conscience est souvent embarrassante et parfois paralysante ; ainsi recherche-t-on, en courant ou en se dépensant physiquement, un état de tranquillité où nous pouvons agir sereinement justement parce que nous agissons sans conscience, sans retour ni distance vis à vis de ce que nous faisons, pensons, ressentons. Ainsi l’action est pure et parfaite lorsque nous ne sommes pas dispersés mais concentrés, unifiés. Plotin met en évidence ce caractère embarrassant de la conscience dans sa première Ennéade :

« On peut trouver, même dans la veille, des activités, des méditations et des actions très belles que la conscience n’accompagne pas au moment même où nous méditons ou agissons : ainsi celui qui lit n’a pas nécessairement conscience qu’il lit, surtout s’il lit avec attention ; celui qui agit avec courage n’a pas conscience qu’il agit courageusement, tant qu’il exécute son acte ; et il y a mille autres faits du même genre. C’est à tel point que la conscience paraît affaiblir les actes qu’elle accompagne ; tous seuls, ces actes ont plus de pureté, de force et de vie ; oui, dans l’état d’inconscience, les êtres parvenus à la sagesse ont une vie plus intense ; cette vie ne se disperse pas dans les sensations et se rassemble en elle-même et au même point. »

Se soucier de soi, donc, juste assez pour s’oublier. Pour oublier l’ego.
Comme le musicien qui connaîtra son morceau sur le bout des doigts et pourra oublier la technique pour laisser libre cours à l’expressivité, au jeu, à l’interprétation.

Se soucier de soi pour oublier l’ego et revenir à soi.

 

[1]   J’emprunte ce terme à Paul Mathias

[2]    Épictète, Entretiens, III, 2

[3]   Epictète, Entretiens, III 3 : « Voici par-dessus tout la méthode d’exercice qu’il faut employer. À peine es-tu sorti dès le matin, tous ceux que tu vois, tous ceux que tu entends, examine-les et réponds comme si on t’interrogeait: « Qu’as-tu vu? Un bel homme ou une belle femme? ». Applique la règle: « Est-ce une chose indépendante de toi, ou en dépend-elle?». « Indépendante ». Rejette-la (…). »

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